Et tout aussi lentement que ce Temps qui semblait vouloir se figer sur place, comme il l'avait fait pour la nature qui m'entourait, étouffée par le givre, j'avançais une main sûre, et que je voulais douce, vers le petit visage blanc et fin, les grands yeux océan, le nez un peu retroussé, la bouche rouge, fine et pulpeuse, ce doux visage de poupée, aux traits angléliques, que je connaissais par coeur, mais que me cachait la barrière auburn de ses cheveux magnifiques, qu'elle ne se souciait jamais - hélas!- de peigner.
J'avançais donc ma main, jusqu'à saisir une des mèches rousses et dorées, qui me cachait cette douce vision, qui m'avait hantée pendant ces longs mois, toutes les nuits, dans mes rêves les plus fous, et mes cauchemars les plus tourmentés. Et délicatement, sans qu'elle est esquissée le moindre geste, qu'elle est émise la moindre parole, je placai la mèche derrière son oreille, qui ordinairement blanche, et aujourd'hui, légèrement, rosie par le froid, semblait taillée dans le nacre.
Simultanément, je jetai un coup d'oeil au croquis posé sur ses genoux, qu'elle continuait d'embellir d'un geste sûr, rapide, presque cassant, d'un coup de crayon dans un coin, d'une trace de gomme par là...
Ce que le croquis représentait ne m'intéressait pas pour l'heure. J'étais sur le moment, captivé par ses mains, si blanches, si délicates, ses longts doigts fins, qui - je le vérifiai au plus vite, dans un élan de terreur- ne portait aucune bague à l'annulaire gauche.
Elle avait pourtant bien vingt ans. Comment nul homme de ce monde n'aurait pu rester insensible tout ce temps à cette face divine?
La réponse était simple. Et c'était la raison de son absence, et ma surprise, de la savoir de retour: la belle fuyait les hommes.
Tous. Jeunes et vieux, riches et pauvres, beaux et laids... Elle les avait tous repoussé. Et à l'âge où les demoiselles de la région se retrouvent fiancés au premier venu, à défaut de ne pas avoir séduit mieux, elle, dont les hommes tombaient devant à genoux, était seule.
Oui, la demoiselle fuyait les hommes. Mais grand nombre qui avait en vain essayé de conquérir son coeur, proférait contre elle, malédictions et jurons , au bout de trois mois, lorsqu'elle les avait repoussé,, alors qu'ils criaient ses louanges auparavant. On racontait, peut-être parce qu'elle vivait seule dans un petit appart au rez-de-chaussée d'un vieil immeuble noir, avec ses nombreuses bestioles, qu'elle était peut-être un peu sorcière. Mais la rumeur était née des vieilles du village qui n'étaient que jalouses de la parfaite beauté de cette jeunesse, aussi, n'y prêtait-on que peu d'attention.
Et pourtant c'était bien vrai, elle était extraordinairement mystérieuse. Elle ne parlait jamais, et nul ne savait d'elle l'âge exacte, l'origine, les relations, ni même le nom. Elle ne montrait jamais ses sentiments. Ne souriait pas, ou peu, sans pour autant paraître fâchée, ou hautaine.
Elle vivait dans son Art, et rien d'autre, et encore moins, personne, ne l'intéressait.
Cette pensée me fit l'effet d'un coup de poignard dans le coeur! J'avais tant souffert son absence!...
Je la regardai, esperant croiser son regard turquoise, esperant encore un sourire, une parole! Mais rien. Son attention restait toute entière figée sur sa feuille.
J'y jetai un second coup d'oeil, plus attentif cette fois-ci. Mais sa main gauche, me cachait l'essentiel. Je fronçai les sourcils, me penchait un peu... Et dans un élan fou, je lui saisis la main, et l'éloignait du croquis.
Ce geste eut sur elle l'effet d'une bombe! Elle poussa un cri d'horreur, un cri aigu, de terreur profonde, qui vous glaçait le sang, vous donnait la chair de poule et les poils hérissés. Tout en criant, hurlant, haletant de peur, elle se reculait, le plus loin possible de moi, tandis que ma main restait fortement attachée à la sienne. Je n'aurais voulu jamais quitter cette étreinte, seul contact physique que je n'ai jamais eu avec elle. Mais elle criait, hurlait toujours, pleurant presque, en tentant de se dégager, et finit par tomber du rocher. Toujours haletante, elle se releva avec vivacité, son matériel à dessin serré contre son coeur et courut, courut, à perdre haleine, vite, loin, très vite, très loin du rocher où j'étais resté figé à force de la contempler. Les éclats dorés que faisaient ses cheveux, avec le soleil levant derrière les arbre, me ramenèrent à la réalité. Je courus à mon tour, hurlant désespèrement:
- Attendez! Non, ne partez pas, je vous en supplie! Dites-moi votre prénom, rien que votre prénom! S'il... vous... plaît... oh!
Je stoppai ma course, les mains sur les genous, toussant, crachant, tremblant.
Puis relevai les yeux. Elle se retourna une demi-seconde vers moi et sembla m'adresser un signe de la main. Et alors je la vis, volant vers moi: une Rose, noire, aux bords rouge sang.
Je la ramassai et un sursaut de frayeur soudain me la fit lâcher...
Sur son dessin, il y'avait la même fleur.
Avec une tête de mort!...